Wiener Avantgardefilm

Période: 

Etymologie / origine: 

Le terme Avantgarde, issu du vocabulaire militaire français, désigne, depuis le XIXe siècle, des pratiques politiques ou esthétiques innovantes et le plus souvent expérimentales. Guidée par l’idée de progrès et ouverte à une certaine radicalité, l’avant-garde s’oppose à l’académisme. Au XXe siècle, l’avant-garde russe et le futurisme italien ont joué un rôle déterminant dans le développement de courants artistiques avant-gardistes tels que le cubisme, le dadaïsme, le surréalisme, le tachisme, l’op-art, le pop-art, le mouvement Fluxus, le situationnisme, l’actionnisme viennois* et l’art conceptuel.

Date d’apparition du terme / couverture temporelle / périodisation: 

L’expression Wiener Avantgardefilm remonte au milieu de la décennie 1950. On rencontre aussi parfois l’expression Experimentalfilm.

Dans son livre consacré au sujet, Jean-Michel Bouhours fait débuter l’avant-garde cinématographique autrichienne en 1955, tandisque Alexander Horwath, Lisl Ponger, Gottfried Schlemmer la font débuter dès 1950. Au tout début du mouvement, ce sont des œuvres littéraires qui ont été adaptées de manière expérimentale : on peut citer, dès 1951, Der Rabe von Kurt Steinwender (alias Curt Stenvert) d’après le poème éponyme d’E. Allan Poe. La même année, Hubert Vesely entreprend une autre transposition d’œuvre littéraire, Und die Kinder spielen so gerne Soldaten, d’après Franz Kafka.

Le Wiener Avantgardefilm compte plusieurs générations de cinéastes. La première d’entre elles fut celle des pionniers Kurt Kren et Peter Kubelka. Ce dernier contribua de manière décisive à la naissance du « cinéma structurel », qui se développa ensuite, à la fin des années 1960, aux États-Unis et au Canada. Son film Schwechater (1957-1958), fut l’un des premiers du genre, suivi de Arnulf Rainer (1958-1960). Kurt Kren réalisa pour sa part, dans cette même direction, Bäume im Herbst (1960). Marc Adrian, Valie Export, Ferry Radax, Hans Schleugl et Peter Weibel firent eux aussi partie de cette première génération.

Dans les années 1980 et 1990, le flambeau de l’expérimentation fut repris par les cinéastes Martin Arnold, Dietmar Brehmn, Gustav Deutsch, Mara Mattushka, Lisl Ponger, Ernst Schmidt Jr., et Peter Tscherkassky.

Le film d’avant-garde viennois, qui était au départ un îlot d’innovation et de contestation, a paradoxalement fini par lui-même devenirune sorte de « tradition » culturelle autrichienne établie, régulièrement saluée et primée dans différents festivals internationaux.

Contexte d’apparition du terme et principales caractéristiques: 

L’apparition du terme de Wiener Avantgardefilm remonte au milieu des années 1950, dans un contexte d’après-guerre marqué en Autriche par l’occupation des troupes alliées, laquelle dura jusqu’à l’automne 1955. L’émergence de l’avant-garde cinématographique viennoise se fit en réaction à la production de nombreux films commerciaux et notamment contre le genre dominant du Heimatfilm. Le but de telles productions était double : contribuer à la promotion touristique du pays d’une part, à l’occultation et au refoulement du passé récent d’autre part. L’avant-garde cinématographique viennoise a donc cherché à renouveler en profondeur un cinéma qu’elle jugeait sclérosé et dangereusement anachronique.

L’émergence du Wiener Avantgardefilm est contemporaine des travaux menés par le Wiener Gruppe* en matière de langue et de littérature ainsi que des premières performances organisées par les actionnistes viennois, avec lesquels la première génération de cinéastes de l’avant-garde viennoise a souvent collaboré, en filmant notamment certaines « actions » au cours des années 1960. Toutefois, les cinéastes de l’avant-garde ont rapidement refusé de ne faire que des captations vidéo passives ne servant qu’à restituer les performances dans leur déroulement chronologique.

Objets inclassables pour les distributeurs traditionnels, les films pionniers de l’avant-garde autrichienne ne furent généralement projetés que lors de séances spéciales, dans des cinémathèques ou à l’occasion de festivals. En 1968, des cinéastes fondèrent la « Austrian Filmmakers Cooperative » afin d’asseoir leur indépendance par rapport aux circuits commerciaux de production et de distribution. En 1990, Martin Arnold, Lisl Ponger et Peter Tscherkassky ont fondé, avec l’aide du critique de cinéma Alexander Horwath, l’association « Sixpack Film », dédiée à la distribution nationale et internationale de la création cinématographique expérimentale autrichienne.

Le film d’avant-garde viennois se caractérise par son exploration du matériau filmique (la pellicule est parfois exposée en plein air ou donnée à toucher aux spectateurs) et de ses potentialités (métaréflexivité), par un rejet de la continuité filmique et de la narrativité pouvant aller jusqu’à l’abstraction, ainsi que par le choix fréquent du formalisme et du sérialisme − fondé sur la combinaison mathématique de séries de motifs − sans toutefois exclure le recours à la métaphore. A la fin des années 1970, Peter Kubelka décida en effet de classer sa production cinématographique en deux catégories, les « films métriques » (l’unité n’y est pas le plan, mais le photogramme) et les « films métaphoriques ».

Parmi les techniques récurrentes utilisées par les cinéastes de l’avant-garde viennoise, on peut citer la surimpression, le montage musical, le travail sur la texture et le grain de l’image, le jeu avec les couleurs et l’éclairage, le grattage de pellicule, l’insertion d’écrans noirs, solarisations, les effets de flou, la sur- / la sous-exposition, le passage en positif / négatif, le clignotement, le tremblement de l’image, le collage, le décadrage ou encore le found footage, qui désigne un matériau filmique de récupération, chiné ou retrouvé dans des archives familiales, le plus souvent amateur ou de qualité esthétique médiocre, avec lequel le réalisateur va jouer, soit de manière palimpseste, soit en le montant avec une intention parodique.

Si l’avant-garde viennoise met volontiers l’accent sur sa volonté d’innovation, il est indéniable qu’elle puise pour partie son inspiration dans des œuvres datant du début du XXe siècle. On se souvient ainsi des expériences conduites par Man Ray, qui réalisa en 1923 son premier film, Le Retour de la Raison, qu’il tourna la veille de sa projection en filmant une spirale de papier en mouvement et en parsemant la pellicule vierge de clous et de punaises. Les origines du cinéma d’avant-garde seraient donc à chercher du côté des surréalistes et des pionniers d’un « cinéma pur », débarrassé de sa gangue narrative.

Sélection bibliographique: 

  • Béghin, Cyril : « L’usure, l’éclat (Peter Kubelka – Peter Tscherkassky) ». In : Austriaca n°64 (juin 2007) / « Le cinéma autrichien », Études réunies par Christa Blümlinger, p. 139-152.
  • Bouhours, Jean-Michel (dir.) : L’Avant-garde autrichienne au cinéma 1955-1993. Paris : Centre Georges-Pompidou, 1996.
  • Horwath, Alexander, Ponger, Lisl, Schlemmer, Gottfried (dir.) : Avantgardefilm Österreich 1950 bis heute. Vienne : Österreichisches Filmmuseum und Synema, 1995.
  • Jutz, Gabriele : « Eine Poetik der Zeit. Kurt Kren und der strukturelle Film ». In : Schleugl, Hans (dir.) : Ex Underground. Kurt Kren und seine Filme. Vienne : PVS Verleger, 1996, p. 109.
  • Lavin, Mathias : „Copyright Kren“. In : Austriaca n°64 (juin 2007) / « Le cinéma autrichien », Études réunies par Christa Blümlinger, p. 153-163.
  • Scheugl, Hans / Schmidt, Ernst : Eine Subgeschichte des Films. Lexikon des Avantgarde-, Experimental- und Undergroundfilms. Francfort-sur-le-Main : Suhrkamp, 1974.
  • Scheugl, Hans : Erweitertes Kino. Die Wiener Filme der 60er Jahre. Vienne : Österreichisches Filmmuseum, 2002.
  • Tscherkassky, Peter (dir.) : Film Unframed. A History of Austrian Avant-Garde Cinema. Vienne : Sixpackfilm / Filmmuseum Synema, 2012.
  • Tscherkassky, Peter : « Brève histoire du cinéma d’avant-garde autrichien ». In : Bouhours, Jean-Michel (dir.) : L’Avant-garde autrichienne au cinéma 1955-1993. Paris : Centre Georges-Pompidou, 1996, p. 15-32.
  • Weibel, Peter (dir.) : Bildkompendium, Wiener Aktionismus und Film. Francfort-sur-le-Main : Kohlkunstverlag, 1970.

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